Vème Conférene des communautés ethniques de Langue française

 

Rapport sur la situation dans les Fourons

 

Présenté par Jean-Louis Xhonneux, secrétaire général de l’Action fouronnaise, le 29 août 1979.

 

Chers congressistes,

Permettez-moi de remercier d'abord "Wallonie libre" qui a demandé  à un fouronnais de traiter le chapitre de son rapport consacré à ce problème des Fouron qui sensibilise le monde politique belge.

A la 4ème Conférence des Communautés ethniques à Québec, M. Roland BEGUELIN disait le 31 mars 1978 que face à la volonté d'assimilation de la part de son oppresseur, une communauté acculée au désespoir de maintenir son identité n'a plus qu'une seule ressource : la violence.

Le lendemain, mon ami Jules GOFFARD, parlant au nom d'Action fouronnaise, disait : "Le spectre de la violence est en train de se concrétiser dans la région fouronnaise : les mandataires politiques wallons y prennent une lourde responsabilité."

C'était le 1er  avril 1978.

Le 2 avril 1978, le T.A.K. (Taal Aktie Komité) et le V.M.O. (Vlaamse Militanten Orde) provoquaient des incidents très graves et très violents à Mouland et Fouron-Saint-Martin. Alertés par téléphone, nous avons hésite à vous en faire part pendant le dîner de clôture au Château Frontenac, car nous n'étions pas en mesure de vérifier l'information. Cela nous paraissait tellement grave que nous n'osions y croire.

Il a fallu que nous attendions notre retour en Belgi­que pour apprendre ce qui venait d'arriver.

Alors que notre Bourgmestre avait interdit cette prome­nade (c'est ainsi qu'ils appellent leurs manifestations), le Ministre de l'Intérieur (H. BOEL, socialiste flamand) et le Gouverneur du Limbourg (social-chrétien flamand) l'avaient autorisée sous le prétexte qu'une promenade touristique ne peut être interdite en vue du maintien de l'ordre.

Les flamingants ont ainsi pu polluer les Fouron, sous la protection des gendarmes flamands, molestant les francophones. Bilan : 5 francophones blessés par les gendarmes. Les flamingants ont défilé au pas cadencé, chantant des marches militaires et montrant des croix gammées.

Six semaines plus tard, c'est un car rempli de flamin­gants qui s'arrête devant un café wallon à Rémersdael un samedi soir. Par des chants flamands et des slogans flamingants, ils provoquent les quelques clients présents. La population réagit avec promptitude. Les fla­mingants doivent prendre la fuite dans un autocar qui subit quelques dégâts (vitres brisées).

Le 14 juin 1978, un engin fumigène est lancé contre la devanture de la pharmacie flamande (dont l'installation récente a été très critiquée) de Fouron-Saint-Martin. Les autorités judiciaires en profitent pour renforcer très sérieusement la gendarmerie.

Le 27 août 1978, une manifestation flamande est autorisée à Fouron-le-Comte. Le T.A.K. et le V.M.O. provoquent des incidents à Rémersdael.

Lors des élections législatives du 17 décembre 1978, un produit chimique introduit dans certains urnes, a rendu des bulletins illisibles. 58% des fouronnais ont suivi les consignes d'Action fouronnaise en remet­tant un bulletin blanc ou nul. A cause de quelques incidents, de nombreux renforts de gendarmerie arrivent d'Anvers.

A ce propos, un journal libéral écrit ; "Partout en période électorale il y a des heurts et des escarmouches mais la présence des forces de l'ordre a pour effet d'apaiser les esprits. A Fourons il aurait pu en être de même si la gendarmerie n'était pas sortie de son rôle".

Le 28 janvier 1979, la gendarmerie se sert de chiens pour disperser des francophones. Les déclarations du Ministre de l'Intérieur à ce sujet soulèvent la colère et l'indignation en Wallonie. D'après ce Ministre socialiste flamand, le chien était en état de légitime défense. A la suite de cet incident, M. A. HAUDESTAINE démissionne de son poste de chef de cabinet du Ministre de l'Intérieur.

Le 6 février 1979, le T.A.K. proclame que le problème fouronnais ne peut être résolu pacifiquement. Je signale que sa solution c'est la flamandisation intégrale par la suppression des facilités accordées à la majorité fran­cophone que la loi appelle "minorité".

Notre manifestation du 11 mars 1979 a recueilli un succès inespéré. Mais malgré les promesses obtenues, la gendarme­rie a permis à des contre-manifestants de s'infiltrer dans les Fouron et de bloquer ainsi notre cortège. Il n'y eut cependant aucun incident grave à signaler.

RADIO FOURONS-WALLONIE, la radio libre et donc illégale des Fouron, a été créée à ce moment. Elle diffusera bien­tôt sa trentième émission hebdomadaire,malgré les recher­ches entreprises contre elle par les autorités judiciaires et la gendarmerie. Son écoute augmente de semaine en semaine.

Le 8 avril, le T.A.K. organise une soirée de cinéma. Par un tract très provocateur, il invite tous les fouronnais à voir des "images non censurées de l'invasion flamande à Mouland le 11 mars 1979". Des militants de l'Action fouronnaise qui veulent assister à ce spectacle sont refoulés violemment. Des incidents éclatent dans l'obscurité la plus totale ; l'électricité est coupée dans toute la région. Un gantois se blesse gravement en poursuivant des francophones dans une prairie. Ils en ont fait leur martyr.

Une nouvelle promenade flamande est annoncée pour le 20 mai. Soumise à d'énormes pressions, l'administration communale (nous y détenons une majorité de 10 sièges sur 15) accorde une autorisation pour des itinéraires bien déterminés. En dehors de ceux-ci, les flamingants rencontrent notre président, José Happart, et le frappent à coups de poings.

A Fouron-le-Comte, la gendarmerie les dispense obligeamment de se fatiguer ... en chargeant des militants francophones qui observaient le cortège. Non sans avoir violé une propriété privée, elle procède à cinq arres­tations.

Le 21 mai, le juge d'instruction de Tongres inculpe les cinq Wallons arrêtés par les forces d'occupation de "rébellion et destructions". L'émotion grandit chez les fouronnais, qui vont réveiller le nouveau Ministre de l'Intérieur (Georges GRAMME, Sénateur-Bourgnestre social-chrétien de Herve, à 15 km des Fourons) à son domicile vers minuit. Il reçoit courtoisement une délégation et promet d'évoquer la question avec son collègue de la Justice.

Le 22 mai, l'Action fouronnaise prend une initiative spectaculaire. Profitant d'une visite royale à Verviers, José Happart obtient, par la médiation de M. Gramme, un entretien de quelques minutes avec le Roi Baudouin sur le bord de l'autoroute. Comme son ministre. le roi invoque la séparation des pouvoirs pour éluder une intervention dans le cours de la procédure judiciaire. Néanmoins, il laisse entendre qu'il favorisera l'apai­sement. A tout le moins la suite des événements permet-elle de renforcer cette interprétation de paroles vagues et - oh combien ! - prudentes.

Les cinq patriotes arrêtés sont libérés le 23 mai et reçoivent un accueil triomphal à Fouron-Saint-Pierre où leurs amis les attendent à leur retour de la prison de Tongres. Mais en Flandre, c'est le tollé. Le person­nel politique et la presse se déchaînent contre le Roi Baudouin, obligeant le gouvernement à couvrir la couronne en rappelant que l'entrevue avec José HAPPART a eu lieu sous la responsabilité politique d'un ministre.

Le week-end des 26 et 27 mai est calme dans les Fourons. Les francophones s'abstiennent de troubler l'inauguration de l'école provinciale flamande à Fouron-le-Comte (cérémonie marquée par des propos très agressifs du gouverneur du Limbourg) et les flamands s'abstiennent de paraître à une messe en français célébrée à l'occasion des communions solennelles.

Le 30 mai commence le débat à la Chambre sur "l'affaire". Le folklore parlementaire est au rendez-vous : inter­pellations pour la galerie, hurlements, claquements de pupitres, invectives ... La démission du Ministre Gramme est exigée par les flamingants, mais les élections européennes sont proches et la confiance au gouvernement est votée à la veille de celles-ci.

Alors que le vote est obligatoire en Belgique, 5O1 fou­ronnais décident de ne pas voter et de brûler leurs con­vocation devant le bureau principal. A l'occasion des élections européennes, les consignes d'Action fouronnaise sont de nouveau suivies par près de 60 % des fouronnais.

Il y a maintenant des incidents toutes les semaines.

La semaine dernière, des membres du V.M.O. (président-führer compris) ont été surpris, alors qu'ils cachaient des armes. Interrogés par la gendarmerie, ils ont été relâchés à Tongres après quelques heures.

Le Ministre de l'Intérieur a publié ce communiqué inquiétant le 24 août 1979 ;

"Je constate que la situation dans et autour des Fouron se détériore. Des armes ont été découvertes : ceci con­stitue une aggravation de la menace contre la sécurité des personnes et des biens, contre l'ordre public en général.

"La vie en commun à Fourons et ailleurs n'est possible que dans le respect des gens, de leur manière de vivre, de leur culture.

"Le Gouvernement a dit sa volonté de voir régner un climat de pacification communautaire.

"En ma qualité de ministre de l'Intérieur, j'ai été averti de nouvelles et très graves menaces qui pour­raient se concrétiser dans les prochains jours et les prochaines semaines. J'envisage d'ailleurs de m'en ou­vrir au Parlement.

"Dans le cadres de mes responsabilités de gardien de l'ordre public au plan national, j'ai arrêté avec la gendarmerie un plan d'action destiné à donner aux mesures d'ordre public, décidées par les autorités locales et provinciale compétentes, tout l'impact voulu. Il en résultera un renforcement considérable des activités de contrôle et de surveillance de la gendarmerie, spécialement vis-à-vis des personnes étrangères à la région  concernée.

"Ces mesures entreront immédiatement en vigueur."

Le dimanche 26 août, il y a eu 16 arrestations et un blessé hospitalisé à Liège. Bien entendu, ce sont tous des wallons. Par une lettre ouverte adressée avant-hier au Ministre de l'Intérieur notre mouvement se dit très déçu par l'impuissance de ce  ministre. Les ordres de contrôle et de surveillance qu’il a donnés ne sort pas respectés par la gendarmerie ; au contraire, elle  en a profité pour s'attaquer d' une manière encore plus bestiale que d'habitude aux francophones.

Je me   borné à vous narrer des faits chronologiquement. J'aurais pu vous parler également des mille tracasseries quotidiennes que connaît notre population.

Je vous ai dit que le but des flamingants, c'est la flamandisation intégrale … A leur théorie du droit du sol (très contestable, d'ailleurs), nous opposons les aspirations des habitants et la volonté de vivre en paix.

Pour cela, nous avons défini des propositions de modification au statut de notre commune. Alors que certains wallons et bruxellois noua taxaient d'extrémistes, il reconnaissent maintenant que nos revendications sont raisonnables.

Nous savons qu’il existe à Fourons une importante minorité flamande. Cette minorité doit être respectée.

Du point de vue administratif, nous revendiquons :

a. une tutelle nationale (puisque nous n'obtiendrons pas facilement le retour à la Wallonie),

b. le bilinguisme des services locaux et régionaux (système de l'administration de Bruxelles-Capitale),

c. le reclassement de la commune, vu son statut particulier et sa situation linguistique.

 

Pour l'enseignement, nous exigeons, à côté de notre école primaire communale, la création d'une école moyenne secondaire francophone dans la commune.

Nous constatons, en effet, que du côté néerlandophone, il y a environ 200 enfants en âge d'obligation  scolaire, al ors que nous en comptons environ 350. Cela justifie la création par l'État d' une infrastructure scolaire francophone semblable à celle qui existe pour la communauté néerlandophone.

De plus, comme à Bruxelles-Capitale, l'enseignement néerlandais devrait dépendre du Ministre de l'Éducation nationale du secteur néerlandais et l'enseignement français du ministre de l' Éducation nationale du secteur français.

Et les exigences en ce qui concerne l'enseignement de la deuxième langue doivent être les mêmes dans les deux secteurs.

 

Pour les activités culturelles, nous réclamons la création d'une infrastructure culturelle pour la communauté francophone de Fourons sur le territoire communal.

Les chiffres de fréquentation scolaire justifient amplement cette création. De plus, la Maison de la Culture flamande de l'État n'est pas accessible aux francophones.

 

Dans le domaine de la Justice, nous demandons le bilinguisme des tribunaux et de la gendarmerie.

Il faut créer une instance à laquelle le particulier puisse s'adresser lorsqu'il s'estime lésé dans ses droits linguistiques.

La législation de 1934 et 1963 devrait être revue pour créer une distinction légale entre un acte administra­tif et un acte judiciaire.

 

Enfin, nous demandons la création d'une Chambre de Recours compétente pour toutes les matières énumérées plus haut. L'actuelle Commission permanente de contrôle linguistique se dit trop souvent incompétente (justice) et elle est trop inconstante dans ses décisions. De plus, ses décisions ne sont que des avis que les organismes fautifs ne sont pas obligés de suivre.

 

Je suppose que vous conviendrez avec moi que ces proposi­tions sont raisonnables. Lorsque tous les parlementaires wallons et bruxellois les auront adoptées, nous espérons qu'ils se battront pour les faire comprendre et adopter, ensuite par leurs collègues flamands. La paix communautaire est à ce prix.

 

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© jlx@wallon.net  - Dernière modification le 24/12/2005